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Interview R. Viémont

Interview

Comment est née l’idée du film ?

Pour Ernestineest en quelque sorte la suite d’Humeur Liquide, qui reposait sur le questionnement que mon épouse et moi avions autour de notre désir d’enfant quand on sait que le risque de transmission de la bipolarité, dont nous sommes tous deux atteints, est de trente pourcent. Je n’avais pas envisagé consciemment de faire un second opus avec la naissance de notre fille, Ernestine, mais j’ai filmé, comme je le fais très régulièrement, ses premiers jours, ses premiers sourires, notre quotidien… C’est lors de mon post-partum, puis des bouleversements existentiels que cette naissance faisait naître en moi, que j’ai compris qu’il fallait poursuivre l’expérience cinématographique. J’avais des choses à résoudre, des choses à transmettre à Ernestine, lui expliquer pourquoi j’étais si mal en la voyant goûter si facilement la vie. Dans un troisième temps, j’ai pensé que ce qui se jouait là pouvait intéresser autrui ; et que l’ensemble pourrait devenir, à nouveau, un film si cette autobiographie arrivait à s’ouvrir sur le monde.
Mais pour être tout à fait honnête, les interactions folie / création artistique m’intéressaient bien avant Ernestine. Ma problématique d’un art qui ne trouverait essence et justification que dans la douleur a toujours existé en moi. A la naissance de ma fille, ce dolorisme poétique restait ma principale structuration névrotique, j’y tenais comme à la prunelle de mes yeux même si cela me pourrissait la vie. On peut dire qu’avec la résolution de cette problématique, en germe depuis mes premières créations adolescentes, c’est un travail psychologique de 25 ans qui s’achève.

Pourquoi revendiquer la bipolarité comme un acte de création ? Peut-on parler d’un acte politique ? Diriez-vous que vous marquez votre résistance avec la maladie ?

Je ne revendique rien, en tout cas sûrement pas d’être bipolaire. Je ne vois absolument pas comment cela peut être valorisant ou enrichissant ou un acte politique, ni même social. Je ne crois pas que ma maladie soit une arme ou le terrain d’une bataille extra-personnelle. Je ne fais que la seule chose qu’un artiste a à faire si l’on croit A. Tarkovki ou P. J. Jouve : parler de ma mort et élever mon âme. Et si cela dépasse l’ego et la suffisance, c’est-à-dire que cela ne reste pas « une petite affaire privée » (comme le disait G. Deleuze), alors cela devient de l’art et cela peut nourrir autrui.
Je ne tire pas de conclusions dans Pour Ernestinesur la bipolarité ou sur les chemins de la création. Je dis juste : moi je vis ça, et si je vous le raconte avec sincérité et poésie, cela peut être pour vous une histoire avec ce qu’elle peut amener d’émotion, de questionnement, de nourriture. C’est chacun qui voit et fait son marché dans mon univers, mes mots et mes images.
Si je revendique quelque chose c’est le droit d’être bancal voire freak. Mais j’en revendique le droit, pas le fait d’être freak.
Non, s’il devait y avoir dans Pour Ernestineun acte de résistance, il serait plutôt formel. J’ai choisi comme art principal le cinéma car c’est selon moi un art de strates, de couches qui s’empilent, et à ce titre je ne vois absolument pas pourquoi la littérature ne pourrait pas être une de ces couches. Le cinéma a un complexe énorme vis-à-vis de la littérature : il la rejette et cherche à se définir, avant tout, hors d’elle. Essayez, comme avec Pour Ernestine, de placer un dossier de production d’un docu qui contient 14 pages de voix-off ! Il faut être tenace. Et un peu maso.

Vous dîtes aujourd’hui connaître une vie stable ? En quoi ? Est-ce grâce aux médicaments ?

J’ai une vie stable, oui, depuis mon mariage. Si on reprend la chronologie, j’ai décompensé avec une première dépression en 1988, fait ma première crise maniaque en 1992, ai été diagnostiqué bipolaire en 1996, traité efficacement depuis, sous neuroleptiques depuis 2000, et stable depuis 2011. Un long chemin. On pense à la mort tous les jours et pourtant, avec le recul, je réalise qu’il faut vraiment tenir à la vie pour traverser tout cela sans dire un jour STOP suffisamment fort pour ne plus jamais le redire.
Les médicaments m’ont sauvé, mais c’est ma psychanalyse qui m’a fait être à part entière. Ce que je sais aujourd’hui c’est que sans les médicaments je n’aurais jamais pu mener à bien ma thérapie et que sans ma thérapie je ne me serais jamais stabilisé. 2019, 28 années de psychotropes, 21 ans de psychanalyse. Je ne pourrais certainement jamais me passer totalement des médicaments, mais ce n’est pas le plus important ; l’achèvement de ma thérapie, que je raconte dans Pour Ernestine, m’a propulsé dans un autre monde, le vrai, le vôtre.
Cela a tellement été important pour moi que j’ai décidé de reprendre mes études en 2019 pour exercer à terme comme praticien, à mi-temps avec mes activités artistiques.

Pensez-vous que la bipolarité a changé votre vie ?

Si je refuse de me définir par la maladie, je suis obligé d’admettre qu’elle a façonné mon existence, presque de A à Z. Elle a conditionné chacun de mes choix, de mes écrits, de mes amours. De mes échecs, comme des rares succès. En 2011, encore sous le joug de la maladie, je n’aurais pas pu épouser une personne saine, vivant dans un monde étranger au mien. Aujourd’hui je le pourrais je crois. Ce fut un long combat pour réellement connaître le libre-arbitre, le vrai qui ne découle pas de mes blessures et névroses. Professionnellement, je commence juste à pouvoir inventer des personnages de fiction cohérents, libres et libérés de mes propres égarements.
Ce que je crois, c’est que la bipolarité donne une supra-sensibilité aux choses et aux gens. Sur-perception, regard perçant de l’âme. Le bipolaire ressent des choses qu’un être sain ne perçoit pas. Mais cela peut aussi être une grande souffrance.

Comment vit-on la parentalité quand on est bipolaire ?

Je n’y pense pas. Je veux dire par là que Laurence et moi avons fait le choix (j’insiste sur ce mot) que cela irait. Évidemment c’est présomptueux et un peu fou, mais je crois que les choses se décident aussi et que les actes naissent de ces choix. Faire un tel choix, c’est mettre toutes les chances de notre côté, c’est n’initier que des actes qui iront dans le bon sens. Je suis très attentif à l’inconscient dont on ne mesure encore pas totalement la force et la puissance : il évolue entre les hommes en permanence, comme une mer dans l’espace-temps. Dire : « il ne se passera rien (Ernestine ne déclarera pas la maladie et nous lui offrirons toujours un cadre stable et équilibré) » est le meilleur moyen qu’il n’arrive rien. Bien sûr cela nécessite de mettre l’inconscient de notre côté, de ne plus être tributaires de lui, de le dominer ; mais j’ai travaillé 21 ans sur moi pour cela, j’en suis peut-être, en partie, capable.

Quelles sont vos références en cinéma ? Revendiquez-vous le cinéma-vérité ?

J’ai paradoxalement plus de références en fiction qu’en documentaire : en contemporains, je peux citer C. Reygadas, les premiers B. Dumont, F. Akin. Et je crois que cela se voit dans Pour Ernestine, qui sur certaines séquences frôle la fiction. A l’écriture de Pour Ernestine, j’ai vu le Journal de Cabrera, Les Années Claire de F. Guillaume ou encore Lettre d’un cinéaste à sa filled’E. Pauwels, sans qu’aucun de ces films ne façonne la mise en scène du mien.
Je ne me revendique de rien, ou alors des onomatopées d’Artaud. Je suis loin du cinéma vérité ; Pour Ernestineest bien moins politique, plus littéraire et moins… dogmatique. J’ai quelques réticences avec les dogmes et les écoles – qui doivent être une réminiscence de mes années d’engagement libertaire, achevées quand j’ai compris que même ça était stalinien. J’ai les poils qui s’irisent souvent devant l’art conceptuel contemporain. Je préfère, toujours, la poésie sur le concept, privilégie l’émotion sur l’intellect. Je ne crois pas que l’art doive être une idée, voire puisse même se construire sur une idée. Il doit être selon moi issu du ventre, de l’âme, pas du cerveau ou de l’esprit.

Dans quelles conditions avez-vous tourné ce film ?

J’ai tourné le film seul sur 2 ans, j’ai stocké des heures de rushes (ma fille, mon environnement, tout ce qui me paraissait faire sens à mon propos, lui faisait écho au quotidien). Olivier Chantriaux (le producteur) n’a commencé à travailler sur le film qu’au moment où je commençais le montage avec Lisa Pfeiffer. A ce stade, il n’y avait encore pas un euro sur le film. Sur un premier montage, on a eu la Région Île-de-France en aide à la post-production. Puis Olivier Brumelot (France 3 Pays-de-la-Loire) est venu compléter le budget et nous a permis de finir le film dans de bonnes conditions.
Ce qui est notable sur ce film, c’est l’immense liberté que j’ai eue tout au long du processus créatif. Nulle deadline (la post-production a duré un an) ; s’il manquait un plan au montage, je repartais le tourner ; et Olivier Chantriaux m’a fait confiance artistiquement. Pour la première fois, en dix films, j’ai fait vraiment ce que j’ai voulu ; ainsi c’est un film que je revendique complètement aujourd’hui. Toutes ses qualités et ses nombreux défauts, c’est moi à cent pourcent. Je n’ai rien lâché, jamais, j’ai réussi à imposer aux décideurs la voix-off (qui sur le papier en a fait douter plus d’un), à les convaincre de faire un film contemplatif, très poétique dans un univers cinématographique français très fortement ancré dans un réalisme social. Au début, les soutiens ont été rares ; mais je persévérais. Et quand ils ont pu voir un montage avancé, ils ont tous dit : « ok, c’est un OVNI mais ça marche, on te suit. »

Est-ce que l’autoportrait est un genre cinématographique qu’il faut défendre ?

Je ne sais pas. Je n’ai pas pour ambition de défendre un cinéma contre un autre. Il faut de tout et le tout comprend l’autoportrait.
Ce sur quoi je voudrais par contre me positionner, c’est sur l’implication du cinéaste dans son film. Je regrette qu’un certain nombre de réalisateurs ne risque rien sur leur film ; ils ne se mettent pas en danger. Et on se retrouve avec des cinéastes qui font des films sur la banlieue en habitant dans 150m2à Odéon. Super le risque ou le danger ! Je ne dis pas qu’on doit uniquement parler de ce que l’on connait ou a vécu – et quoique. Mais le cinéma français est tenu par des artistes qui ont, comme le disait de son temps P. Desproges, « ont le courage de critiquer Pinochet à 15 000 kilomètres du Chili » ! Je crois que politiquement le cinéma est à repenser un peu. C’est pourquoi, alors que mon film est une autobiographie, je le pense bien moins bourgeois que ses contemporains.

Pourquoi avoir choisi Robinson Stévenin pour porter votre texte ?

Robinson m’avait déjà incarné dans Humeur Liquide. Il me paraissait évident de retravailler avec lui sur Pour Ernestine. Mais pas que par cohérence. Robinson est un acteur entier, un homme entier pour qui j’ai un profond respect. Il se met en danger, vit ses rôles, jusque dans son corps ; ma bipolarité il l’a comprise et s’en est emparé. J’aime aussi beaucoup sa voix ; elle fonctionne bien avec mon texte : quelque chose de grave et de poésie en même temps.
Cela étonna que dans un documentaire d’auteur à je, je ne dise pas moi-même mon texte. Mais pour moi c’est de nouveau une histoire de states ; il y a mes mots comme une grille de basse et la voix de l’acteur qui vient se poser dessus comme un chant. Chacun a ses compétences.

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(c) Ere Prod. / Filmo / Inward / Esperanza / 2019